Les 11 et 12 mai 2026, Nairobi accueille le sommet Africa Forward : Africa-France Partnerships for Innovation and Growth, co-présidé par Emmanuel Macron et William Ruto. Paris le présente comme un tournant historique, le premier sommet de ce type co-organisé avec un pays anglophone. À première lecture, l’événement se veut une rupture symbolique. À seconde lecture, il s’agit de la dernière itération d’un cycle qui, depuis bientôt vingt ans, accumule les annonces de rupture sans jamais produire la refondation promise. Analyse d’un rendez-vous qui dit beaucoup de ce que la France ne veut toujours pas voir.

Une chronique de ruptures annoncées et jamais tenues

Pour comprendre Nairobi 2026, il faut relire la séquence ouverte à Dakar le 26 juillet 2007. Ce jour-là, Nicolas Sarkozy déclarait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Une formule qui allait cristalliser, pour une génération entière, le paternalisme d’une politique africaine française incapable de se réinventer.

Dix ans plus tard, à l’université Ouaga I, Emmanuel Macron promettait la fin de la Françafrique et l’ouverture d’un nouveau cycle. Les actes n’ont pas suivi. Le « Nouveau Sommet Afrique-France » de Montpellier, le 8 octobre 2021, devait incarner cette refondation : pas de chefs d’État africains conviés, place à la « société civile », 3 000 participants. L’Institut français des relations internationales, dans une analyse à froid, n’avait pas hésité à parler d’une « continuité masquée de la politique africaine d’Emmanuel Macron ». Le sommet fut surtout retenu pour les jeunes Africains qui « bousculèrent » sérieusement le président français sur le franc CFA, le Sahel et la Françafrique.

Entre ces deux séquences, le décor a basculé. La France a été chassée du Mali en 2022, du Burkina Faso et du Niger en 2023, puis contrainte d’organiser son départ du Tchad et du Sénégal en 2024-2025. En juillet 2025, la restitution des deux dernières bases françaises au Sénégal a marqué la fin symbolique de soixante-cinq années de présence militaire continue. Le 7 janvier 2025, Emmanuel Macron a, en retour, dénoncé l’« ingratitude » de certains dirigeants africains. Aucune excuse officielle n’a été formulée depuis la loi Taubira de 2001. Aucun processus de réparation n’a été engagé. L’inversion des mots, d’« Afrique-France » à « France-Afrique » puis à « Africa Forward », n’a jamais accompli l’inversion des actes.

L’erreur stratégique du lieu

Le choix de Nairobi est présenté comme un geste d’ouverture pan-africaine. Il est, en réalité, le symptôme d’un aveuglement.

Paris ne renforce pas ses terrains historiques au moment où ils en ont le plus besoin. L’Afrique francophone traverse la séquence la plus critique de son histoire post-indépendance : effondrement du dispositif sahélien, contestation populaire massive, recompositions monétaires autour du franc CFA, multiplication des transitions politiques. C’est précisément le moment où la France aurait dû investir Dakar, capitale d’un Sénégal qui vient d’opérer une alternance démocratique exemplaire, ou bien Brazzaville, capitale de la France libre du 26 octobre 1940 jusqu’en 1943, lieu où le général de Gaulle signa les premiers textes organisant la France combattante et créa le Conseil de défense de l’Empire. Détail trop souvent oublié : sans l’Afrique équatoriale française et sans Brazzaville, la France libre n’aurait eu ni territoire, ni légitimité internationale, ni armée. Choisir Nairobi quand on dispose à Brazzaville d’un patrimoine mémoriel d’une telle densité, c’est congédier sa propre histoire pour mieux courir derrière une géographie qui ne se donnera pas à elle.

L’argument du « tournant anglophone » masque par ailleurs une faiblesse plutôt qu’une force. Le basculement du Gabon vers le Commonwealth, devenu 55ᵉ membre le 25 juin 2022 lors du sommet de Kigali, constitue, pour qui sait lire, une orientation sans précédent. Pour la première fois, un pays sans aucun héritage britannique, issu du « pré carré » historique, a fait le choix institutionnel de rejoindre une autre architecture diplomatique. Le Togo a suivi. Cette fuite n’est pas une opportunité pour la France. C’est le signal d’un effritement. Tenter d’y répondre en organisant son propre sommet en terre anglophone relève moins de la stratégie que de la mimique : Paris se met à imiter ceux qui le quittent, au lieu de comprendre pourquoi ils le quittent.

Diasporas : ressource stratégique, jamais variable d’ajustement

L’un des axes structurants annoncés à Nairobi est la mobilisation des diasporas comme « vecteurs stratégiques » de la coopération. L’intention est juste : les diasporas africaines transfèrent près de 100 milliards de dollars chaque année vers le continent, soit davantage que l’aide publique au développement, et 40 % de la diaspora africaine en France se déclarait prête à rentrer immédiatement en 2020, 71 % d’ici dix ans. Mais l’usage qui en est fait est suspect.

Une diaspora n’est pas un instrument diplomatique. C’est un peuple en mouvement, dont la loyauté première va à ses États d’origine. L’instrumentaliser pour parler à la place des États souverains francophones, souvent perçus comme moins coopératifs depuis 2022, reviendrait à infantiliser ces États une nouvelle fois. C’est exactement la matrice paternaliste qui a produit les retraits successifs du Sahel. La diplomatie active, qu’elle soit politique ou économique, ne se fait pas par contournement des chancelleries. Elle se fait avec elles, dans le respect de leur souveraineté.

L’Afrique francophone n’a pas besoin qu’on lui parle par-dessus son épaule, via Nairobi et via ses diasporas. Elle a besoin d’interlocuteurs qui assument enfin de traiter d’État à État, de capitale à capitale, sur les sujets qui structurent réellement la souveraineté : monnaie, sécurité, ressources, mémoire.

Trois scénarios pour la suite

Africa Forward ouvre, qu’on le veuille ou non, un moment de vérité. Trois trajectoires sont possibles.

Le statu quo aménagé, version « Africa Forward 2.0 », fait de beaux discours, d’une déclaration de Nairobi et de livrables qui alimenteront le G7 d’Évian, est voué à l’échec. C’est exactement ce qui a été tenté à Ouagadougou en 2017 et à Montpellier en 2021. Les peuples africains n’achèteront pas une troisième promesse.

La rupture brutale, c’est-à-dire un retrait total français d’Afrique, serait catastrophique. Pour la France, qui perdrait son siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, largement assis sur l’appui des voix africaines. Pour l’Afrique, livrée sans transition à des puissances peut-être encore moins regardantes sur les droits humains.

Le partenariat refondé suppose une refondation totale sur cinq piliers : mémoriel (excuses officielles, restitutions, criminalisation du négationnisme colonial), économique (réforme ou suppression progressive du franc CFA, transparence dans les industries extractives), politique (fin des bases permanentes, association de l’Union africaine aux décisions stratégiques), culturel (mobilités étudiantes, reconnaissance des diplômes africains, soutien au brain gain) et environnemental (transition énergétique africaine pilotée par les Africains). Aucun de ces cinq piliers ne figure au programme officiel d’Africa Forward.

Le choix de la lucidité

Le sommet de Nairobi sera, à n’en pas douter, une réussite d’organisation. Le format business est rodé, la communication calibrée, les livrables préparés. Mais une réussite logistique n’est pas une victoire stratégique.

Africa Forward dit deux choses. D’abord, que la France a renoncé, au moins provisoirement, à reconquérir ses terrains historiques par la voie de la refondation politique. Elle préfère contourner la difficulté en changeant de scène. Ensuite, qu’elle continue de penser l’Afrique comme un espace économique homogène à investir, plutôt que comme une mosaïque d’États souverains à respecter, chacun avec son histoire, sa monnaie, sa mémoire.

Le temps de la Françafrique est révolu. Celui de la France-Afrique à l’ancienne aussi. L’avenir appartient à une relation Afrique-France refondée, équilibrée, transparente et mutuellement bénéfique. Cette refondation ne se jouera ni à Nairobi, ni à Évian. Elle se jouera dans la capacité, ou l’incapacité, de Paris à enfin organiser, demain, un sommet à Dakar ou à Brazzaville, en assumant l’histoire dont ces villes sont porteuses.

Le choix reste clair : soit la recomposition stratégique courageuse, soit l’impasse néocoloniale aimablement rebaptisée. Il n’y a plus de place pour les demi-mesures.

© Deve Maboungou, mai 2026. Tous droits réservés.

Expert en intelligence économique, il occupe un poste d’enseignant-chercheur à l’Institut Thalès Afrique de Dakar, au sein du département de sciences politiques et relations internationales. Il assure également la présidence du cabinet de conseil stratégique et d’intelligence économique Noeîn& Cie. Précédemment, il a exercé les fonctions de directeur de cabinet à la Maison de l’Afrique, plateforme dédiée aux relations économiques intercontinentales. Il est vice-président de la Chambre de Diplomatie Economique du Congo et directeur de l’intelligence économique et des stratégies d’influence. Il est également membre senior de l’Institut Africain de la Réflexion Stratégique en qualité de représentant Pays pour le Congo-Brazzaville.