L’Afrique Centrale détient les clés de la transition énergétique mondiale. Le cobalt de la RDC, le pétrole du Congo-Brazzaville, les forêts du Bassin du Congo : autant d’actifs stratégiques convoités par Pékin, Washington et Bruxelles. Pourtant, 90 % de ces ressources sont exportées brutes. En 2026, la multipolarisation ouvre une fenêtre historique. Ce paradoxe n’est pas une fatalité : c’est un échec de gouvernance stratégique. L’heure est à la reconquête.
Un double diagnostic : richesse des sols, pauvreté des stratégies
Le Congo-Brazzaville, quatrième producteur pétrolier d’Afrique subsaharienne (270 000 barils/jour), voit son pétrole représenter 50 % du PIB et 90 % des exportations. Ses réserves s’épuisent à horizon 25 ans. La RDC concentre plus de 70 % des réserves mondiales de cobalt et 60 % du coltan, mais n’exploite que 10 % de son potentiel minier . Elle figure pourtant parmi les quinze pays les plus pauvres du monde : 19 % d’accès à l’électricité, malgré un potentiel hydroélectrique de 100 000 mégawatts.
L’hémorragie est chiffrée : l’Afrique perd 587 milliards de dollars par an, dont 88 milliards en flux financiers illicites . La corruption absorbe 148 milliards, les transferts illicites de multinationales 275 milliards. L’aide au développement, elle, ne dépasse pas 50 milliards. Le continent finance, de facto, le développement des autres. Dans la zone CEMAC, le ratio fiscal plafonne à 10,5 % du PIB, la croissance projetée à 3,4 % pour 2026 reste en deçà du seuil de transformation structurelle . Le franc CFA, qui impose le dépôt de 50 % des réserves de change au Trésor français, ajoute une dépendance monétaire à cette dépendance structurelle.
L’échiquier multipolaire de 2026
La compétition est féroce. La Chine a signé, en 2025, un record de 350 accords Belt & Road pour 210 milliards de dollars . Elle contrôle 90 % du raffinage mondial des terres rares et domine les contrats miniers en RDC. Le groupe Huaxin Gold investit 780 millions de dollars en Côte d’Ivoire et négocie les blocs aurifères de Kibali en RDC. Au-delà des mines, Pékin déploie fibre optique, réseaux Huawei et prêts concessionnels assortis de garanties sur les ressources.
Washington contre-attaque. L’accord RDC-USA du 4 décembre 2025 prévoit un accès préférentiel américain aux minerais stratégiques congolais (cobalt, coltan, lithium, germanium) en échange de garanties sécuritaires . Contesté devant la Cour constitutionnelle par la société civile, cet accord pose une question fondamentale : un deal engageant les ressources d’une nation sur plusieurs décennies peut-il être conclu sans débat parlementaire ? Le corridor Lobito (1,6 milliard de dollars, 1 300 km, Angola-RDC-Zambie) constitue l’armature logistique de cette stratégie . Russie (Africa Corps en Centrafrique), Turquie, Inde et pays du Golfe complètent ce tableau d’un échiquier où chaque case est disputée.
Trois leviers pour la reconquête
Intelligence économique souveraine. L’IE, articulée autour de la veille stratégique, la protection du patrimoine informationnel, l’influence et l’organisation étatique, est l’arme qui peut transformer le rapport de force . Au Congo, un audit des conventions pétrolières est en cours. En RDC, l’accord avec Washington illustre le déficit d’IE des négociateurs. La montée en compétence, la cybersécurité souveraine (ANSSI au Congo, Plan numérique RDC de 1,5 milliard de dollars) et la protection des données minières contre la « cyber-colonisation » sont des urgences absolues.
Transformation locale. Au Congo, le projet de raffinerie Atlantique Pétrochimie (1,5 à 5 Mt/an d’ici 2027) et quatre Zones Économiques Spéciales adoptées en avril 2025 marquent une volonté de rupture. En RDC, l’ambition de construire la première raffinerie de cobalt-sulfate d’Afrique, adossée au corridor Lobito, pourrait révolutionner la chaîne de valeur. Le Congo, couvert à 69 % par la forêt (16 milliards de tonnes de carbone), dispose également d’un potentiel considérable en bioéconomie et crédits carbone.
Intégration régionale et mobilisation collective. La présidence congolaise de la CEMAC (septembre 2025, deux ans) et le sommet de Kintélé (janvier 2026) ont mis sur la table la réforme du franc CFA, l’élimination des arriérés des États (263,5 milliards de FCFA) et la relance de la libre circulation . La ZLECAf promet une hausse de 53 % du commerce intra-africain et 1 000 milliards de dollars de valeur industrielle additionnelle à l’horizon 2035. La jeunesse (60 % des Congolais ont moins de 25 ans) et la diaspora (20 000 à 25 000 personnes, transferts supérieurs à l’aide au développement) sont les forces vives de cette transformation.
Souveraineté ou irrélevance
L’Afrique Centrale se trouve, en 2026, à un moment charnière. La multipolarisation, l’urgence de la transition énergétique et la compétition entre grandes puissances confèrent aux décideurs congolais un pouvoir de négociation inédit, à condition qu’ils aient la lucidité de l’exercer. Les outils existent : intelligence économique souveraine, transformation locale, intégration régionale, souveraineté numérique, mobilisation de la jeunesse et de la diaspora. Mais ces outils resteront lettre morte sans volonté politique, sans gouvernance intègre, sans institutions fortes. Le choix est clair : soit l’Afrique Centrale saisit cette fenêtre historique pour construire un modèle de développement souverain, endogène et durable, soit elle subit, une fois de plus, les appétits des puissances extérieures. La fenêtre se refermera en 2030.
Le moment est maintenant. Souveraineté ou irrélevance : il n’y a plus de place pour les demi-mesures.
[1] Africa Finance Corporation, 2025 ; Le Monde, 19 fév. 2026.
[2] Agence Ecofin, 28 mai 2025 ; BBC Afrique, 4 sept. 2025 ; Africa24, 28 janv. 2026.
[3] S&P Global, 24 oct. 2023 ; Banque mondiale, 23 sept. 2025.
[4] La Nouvelle Tribune, 24 janv. 2026 ; Mining Indaba 2026.
[5] Mongabay, 20 fév. 2026 ; Afrimag, 7 fév. 2026.
[6] IAI, « The Lobito Corridor and Africa’sDevelopment Agenda », janv. 2026 ; EU International Partnerships.
[7] CIO Mag, 10 oct. 2025 ; D. Maboungou, « Sécurité, IE et Intégration », Les Échos Congo-Brazza, 20 janv. 2026.